Quand la dernière balle aura été tirée…

Dans Kaputt, Malaparte raconte comment, pendant l’opération Barbarossa, les soldats allemands utilisent les cadavres des soldats russes comme des panneaux indicateurs. Il fait -30. Les corps gelés sont installés debout au bord de la route, le bras tendu vers la direction voulue.

Aujourd’hui, des vidéos circulent ici, qui montrent un soldat ukrainien pisser sur un soldat russe tué, pour faire fondre la neige accumulée sur son visage. C’est rigolo. Un autre Ukrainien appelle avec le portable d’un autre soldat tué, sa propre mère pour se moquer d’elle.

Il y a aussi ce visage de gamin russe dont les yeux ne sont plus dans leurs orbites, et qui provoque le rire de celui qui filme, ce cadavre dévoré par les chiens errants, et encore le rire, ces corps entassés, toujours ces rires, jusqu’à la nausée. Et ces vidéos sont partagées.

Les soldats russes ne sont plus des humains, mais de l’engrais pour fertiliser les sols, des pièces de boucherie, de la bouffe pour les chiens, des marionnettes organiques avec lesquelles on peut jouer en riant franchement aux éclats.

En un mois, la guerre a fait d’hommes ordinaires, des sadiques et des salauds, le vernis de la civilisation a vite craqué. Question de survie ? Pour tuer, il est plus facile de nier l’humanité de celui sur lequel on tire, alors on lui pisse dessus. Les Russes ne font pas mieux.

Sauf qu’en déshumanisant l’ennemi, ces hommes se déshumanisent aussi. Les Ukrainiens mènent une guerre « juste ». Mais la guerre s’en cogne : elle souille le tueur autant que le tué, l’agresseur comme l’agressé.

Quand la dernière balle aura été tirée, la dernière goutte d’urine, pissée, le dernier rire, ravalé, tout le monde aura perdu. Et, par ricochet, parce que nous sommes des humains comme eux, ni mieux, ni pires, nous aussi, nous aurons perdu. Same old shit.

Nicolas Delesalle (@KoliaDelesalle) est grand reporter à Paris Match. Il couvre actuellement l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe.

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sept − = trois


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