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De l’art comme rouage interne du capitalisme de surveillance

Wednesday, March 3rd, 2021

Podcast original sur le site de France culture.

Fred Turner (@fturner) est professeur de communication à l’Université de Stanford. La Silicon Valley est au cœur de son travail, et notamment les relations qu’y entretiennent l’art et la technologie. Il s’intéresse dans "L’usage de l’art" (éditions C&F) au recours à l’art dans les entreprises numériques. Il est interviewé par Zoé Sfez (@zoesfez).


ZS : Pourquoi l’art est-il un prisme pertinent pour comprendre les grandes entreprises du numérique et la manière dont elles façonnent notre monde ?

Je suis persuadé qu’il nous faut appréhender Google et Facebook différemment pour comprendre la culture que ces deux entreprises charrient : nous les voyons comme des entreprises de la tech, comme de simples interfaces. Mais nous avons du mal à comprendre ce qu’il s’y passe vraiment et à voir qu’elles portent une vision du monde. C’est cela que l’art vient éclairer. Pénétrer dans leurs bureaux, comprendre la place que l’art y joue nous donne des clés très précieuses pour comprendre leur système de croyance.
J’ai commencé à travailler sur cela quand j’ai fait une visite chez Google en 2006, qui m’a beaucoup surpris : je m’attendais à trouver une entreprise d’informatique avec des hommes en costume, mais le hall était couvert de photos du Burning man. C’est un festival qui a lieu tous les ans dans le désert californien, à plus de dix heures en voiture de la Silicon Valley. Vous achetez un billet qui coûte près de 400 dollars, et vous construisez en plein désert une cité éphémère, pendant une semaine. Vous vivez en groupe dans un camp en apportant votre nourriture, vous n’avez pas le droit d’échanger de l’argent, vous devez juste créer de l’art. Et à la fin de la semaine, il y a cette grande sculpture d’homme que l’on brûle symboliquement. À ses débuts, le festival ne réunissait qu’une centaine de personnes, aujourd’hui c’est plusieurs dizaines de milliers, quarante, cinquante mille. Et j’ai vite compris qu’il était central dans la culture de Google. En 99, la boite a fermé pour que les gens puissent y aller !

Le lien entre les deux est évident : en réalité, pour réussir à Burning Man, vous devez trouver un groupe de gens avec qui monter un projet artistique et le réaliser dans les conditions extrêmes. Il fait très chaud, il n’y a pas d’électricité… En un mot, c’est exactement comme travailler dans la Silicon Valley ! Quand vous êtes ingénieur chez Google, vous travaillez en équipe pour développer de nouveaux projets, vous collaborez dans des conditions difficiles et vous êtes fiers d’y être parvenus ! Au Burning Man, vous vivez selon les valeurs de Google, vous êtes chef de projet mais vous le ressentez comme une fête et non comme un travail. Par ailleurs, Burning Man est presque une expérience religieuse. On sait le rôle qu’a joué le protestantisme dans l’avènement du capitalisme industriel, ce festival joue le même rôle dans les nouvelles formes d’exploitation.


ZS : Vous avez beaucoup travaillé sur les liens entre Google et le festival Burning Man. Vous avez également enquêté chez Facebook où l’art joue un rôle déterminant dans le management ; l’entreprise investit en interne au sein de laboratoires avec des artistes qui travaillent pour le siège de Facebook. Quelle est la différence du rapport à l’art entre ces entreprises numériques et les entreprises capitalistes traditionnelles telles que la banques ou les groupes de luxe ?

J’ai découvert l’existence de ces programmes artistiques de la même manière, en visitant les locaux de Facebook. Le hall d’entrée est couvert de posters un peu hippies, avec des slogans comme « Sois ouvert », « Black Lives Matter » etc… Je me suis demandé ce que ces messages politiques faisaient là. Dans les bureaux du siège, j’ai aussi découvert de grandes fresques murales de très belle qualité, des chefs d’œuvre du street art. C’est là que l’usage de l’art a changé : chez Facebook, on investit dans un art qui est destiné non pas au grand public, mais aux salariés ! Ils ont la sensation grâce à cela de vivre dans une sorte de cité idéale.
C’est très différent de ce qui se passe ailleurs, dans d’autres industries, à New York ou à Paris. Au XIXe et XXe siècles, les entreprises achetaient de l’art pour assoir leur statut. Prenez par exemple la City Bank, qui a beaucoup investi dans des sculptures à Manhattan. Le but était à la fois de « rendre » au grand public, et de démontrer la puissance de l’entreprise. Facebook se voit comme une entreprise qui œuvre déjà pour le bien commun. L’art n’est pas là pour défendre une image en externe, mais pour nourrir un fantasme chez les salariés : celui qu’ils créent quelque chose de beau. Pour mieux comprendre à quel point cela est étrange, prenons par exemple ce poster, créé par l’Analog Research Laboratory, un département interne chez Facebook dédié à l’art, presque à la propagande. Ils ont créé un poster qui représente Dolores Huerta, une syndicaliste célèbre. La dernière chose que Facebook veut pourtant, c’est bien un syndicat ! Mais Dolores Huerta est un bon symbole de la culture latino, et en la transformant en dessin, on en oublie son action politique : elle devient inspirante. C’est ce que fait Facebook : prendre notre expérience de vie, en faire des « stories », des images et des contenus qui circulent. À l’intérieur de l’entreprise, l’art est là pour dire aux codeurs que ce travail est non seulement valide mais utile.


ZS : Selon vous Fred Turner, l’usage de l’art qui est fait par ces entreprises, vise à brouiller la frontière entre vie privée et accomplissement au sein de l’entreprise ; c’est ce qu’on a appelé le management libéré. Mais vous allez encore plus loin car cet usage de l’art serait intimement lié au capitalisme de surveillance qui a été développé par la chercheuse Shoshana Zuboff.

Vous savez, lorsque nous fournissons des informations sur nous, qui alimentent ce capitalisme de surveillance au profit d’entreprises telles que Facebook, c’est parce qu’elles nous font une promesse : celle de nous donner du pouvoir, ce qui nous convient, ce que nous voulons. Et évidemment, cette promesse cache ce qui est en train de se passer réellement : un échange de données qui profite beaucoup plus à l’entreprise qu’aux utilisateurs. En réalité, c’est un acte d’exploitation de nos données, présenté comme un moment d’interaction collaborative.
Ce qui est intéressant, c’est que cet idéal d’un monde plus collaboratif, plus engagé a animé toute la contre-culture californienne. Ce que des entreprises telles que Facebook font, c’est de transformer ce désir très raisonnable en processus de surveillance, profitable pour eux. Et dans le même temps, nous empêcher de travailler réellement à construire le monde que nous souhaitons.
Mais qu’est-ce que l’art a à voir là-dedans ? À l’intérieur de Google, du Burning Man, de Facebook, l’art est une technologie qui permet aux ingénieurs de se tromper eux-mêmes sur la nature de ce qu’ils font vraiment. L’art les aide à imaginer que le monde du capitalisme de surveillance qu’ils sont en train de faire advenir est en fait voué à améliorer leur propre vie, en construisant les réseaux auxquels ils aspirent. C’est une sorte de processus masqué au sein des entreprises. En réalité, l’art a toujours joué ce rôle. Quand on pense aux peintures du 18e siècle, ces paysages bucoliques, avec des arbres, des poissons, des fleurs, ce sont de très belles œuvres mais elles masquaient la violence avec laquelle le pouvoir prenait la terre aux gens ordinaires. De ce point de vue, l’usage de l’art que je décris ici n’est pas très éloigné de sa fonction traditionnelle.
En revanche, il faut noter est que le monde de l’art en Californie et le monde de l’art à New York sont très distincts. Les galeries new-yorkaises veulent toutes venir en Californie, car c’est là bas que l’argent se trouve. Elles pensent qu’elles peuvent vendre de l’art comme à New York. Mais ça ne marche jamais, et elles finissent systématiquement par repartir. À côté de ça, le Burning Man devient chaque année plus important et la collection d’art de Facebook ne cesse de s’agrandir. Ce qu’il se passe dans ces grandes entreprises, c’est qu’il y a en fait une culture différente de l’art, complètement connectée au capitalisme de surveillance en ce qu’elle le rend possible et acceptable.


ZS : Nous sortons d’une année assez difficile avec une pandémie mondiale où nous sommes devenus davantage dépendants aux outils numériques et aux plateformes. Notre rapport à l’art et à la culture est beaucoup passé par le biais du numérique. Nous avons l’impression que cet art qui est typiquement calibré pour une culture californienne et virtuelle est en passe de l’importer. Pensez-vous qu’il est possible aujourd’hui que cette culture de l’art, cet usage californien, puisse l’emporter sur des acteurs et une vision de la culture plus traditionnelle ?

C’est une bonne question. Je pense que l’appétit pour les rencontres physiques avec des objets, de la beauté et des performances n’est pas prêt de disparaître. Je pense que tout cela reviendra lorsque la pandémie sera finie, ou du moins je l’espère fortement. Une des choses que j’ai remarqué, c’est que la plupart de ce qui est produit en ligne en ce moment ne sont pas des œuvres d’art auxquelles je m’intéresserais s’il n’y avait pas cette pandémie. Je ne passerais pas des heures sur Zoom pour regarder des performances si je pouvais aller au théâtre pour voir des gens en vrai. Et je ne suis pas le seul dans ce cas.
Ce qui me fait vraiment peur, c’est que cette culture du Burning Man, de Google, Facebook, cet art managérial, est voué à se développer. Je pense que nous sommes en train de nous rendre compte du pouvoir de ces entreprises et du piège que représente le capitalisme de surveillance, qui aspire votre vie intime pour la vendre. C’est un piège qui a des conséquences politiques aux États-Unis comme en Europe et je pense qu’il est temps pour les états d’agir. Il faut réguler ces entreprises, et il faut reconnaître qu’il y a en ce sens un mouvement déjà engagé. La vraie question, c’est de savoir si ces efforts finiront par payer. C’est ce qui me parait le plus important.

Aux musulmans, et en particulier aux élèves et parents d’élèves qui désapprouvent les caricatures de Mahomet

Wednesday, October 21st, 2020


Une chronique de Pierre Jourde

Chers concitoyens musulmans,

Ne nous voilons pas la face : il y a un problème. Tant de morts, tant de souffrances pour de simples caricatures. Comment en est-on arrivés là ?

À la fin du Moyen-Âge, tous les pays chrétiens et musulmans vivaient sous le même régime d’intolérance. Un simple soupçon de blasphème ou d’impiété pouvait vous mener à l’échafaud. Les gens des autres religions ne disposaient pas des mêmes droits et étaient à peine tolérés. On peut même dire que les pays musulmans, l’empire ottoman en particulier, étaient un peu plus tolérants envers les juifs et les chrétiens que les pays chrétiens ne l’étaient envers les juifs et les musulmans.

Et puis, en Europe, il s’est passé deux phénomènes, étroitement liés, qui ont fait la société où nous vivons aujourd’hui, la France, et plus généralement les pays occidentaux : la naissance de l’esprit scientifique et la philosophie des lumières. Cela a mis quatre siècles pour aboutir, du XVIe siècle au début du XXe siècle, le travail a été long, douloureux et sanglant. Au bout de ce travail, il y a, entre autres, le droit au blasphème.

L’esprit scientifique a cherché à expliquer rationnellement le monde, par l’observation et la logique, sans s’en tenir aux vérités religieuses. Il a d’abord fallu faire admettre aux autorités chrétiennes que la terre tournait sur elle-même et autour du soleil. Galilée a été obligé par l’Église de renoncer à ses découvertes. Au XIXe siècle encore, les découvertes de Darwin étaient refusées au nom de la Bible. Mais l’esprit scientifique a fini par s’imposer. Grâce à lui, on en sait plus aujourd’hui sur l’univers, l’homme et la nature.
Mais il a aussi permis l’essor technique : si vous avez un téléphone portable, la télévision, une voiture, la lumière électrique, si vous prenez l’avion, le train, si vous pouvez vous faire vacciner, passer une radio, c’est grâce au développement de l’esprit scientifique tel qu’il s’est développé en Europe, et qui a dû lutter des siècles contre la religion et ses soi-disant vérités révélées.

L’esprit des lumières s’est opposé aux persécutions religieuses, au fanatisme religieux, à la superstition. Voltaire a lutté pour faire réhabiliter Calas, condamné à l’atroce supplice de la roue, parce qu’il était protestant et qu’on le soupçonnait d’avoir tué son fils parce qu’il voulait se convertir au catholicisme. Voltaire a lutté pour faire réhabiliter le Chevalier de la Barre. Ce garçon de vingt ans est torturé et décapité pour blasphème. On lui cloue sur le corps un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire et on le brûle.

La Révolution française, puis les lois de la laïcité, qui s’imposent à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, vont dans le même sens : empêcher la religion catholique, qui est pourtant celle de l’immense majorité des Français, d’imposer sa vérité, son pouvoir, de torturer et de tuer pour impiété ou pour blasphème, et faire en sorte que toutes les religions aient les mêmes droits, sans rien imposer dans l’espace public. Car c’est cela, la laïcité.

Mais le catholicisme n’a pas abandonné si facilement la partie, même après avoir perdu le pouvoir, il voulait encore régner sur les esprits, censurer la libre expression, imposer des visions rétrogrades de l’homme et, surtout, de la femme. En 1880, puis encore en 1902, il a fallu expulser de France tous les ordres religieux catholiques qui refusaient de se plier aux lois de la république. Pas quelques imams : des milliers de moines et de religieuses. ça ne s’est pas passé sans résistance et sans violences.

La critique, la satire, la moquerie, le blasphème ont été les moyens utilisés pour libérer la France de l’emprise religieuse. Tant que la religion était religion d’état, ceux qui le faisaient risquaient leur vie. Puis l’Eglise catholique a fini par accepter d’être moquée et caricaturée. Elle a accepté les lois de la démocratie. Les caricatures et les blasphèmes étaient infiniment plus durs et plus violents que les caricatures assez sages de Mahomet, chez les ancêtres de Charlie Hebdo, qui s’appelaient par exemple L’Assiette au beurre, et plus récemment, il y a une cinquantaine d’années, Hara-Kiri, et de nos jours dans Charlie Hebdo, beaucoup plus durs avec le Christ qu’avec Mahomet.
Imaginez qu’un artiste comme Félicien Rops représentait le Christ nu, en croix, en érection, avec un visage de démon ! Et « Hara-Kiri » la sainte vierge heureuse d’avoir avorté ! Personne ne les a assassinés. Au contraire, en 2015, une revue catholique a publié des caricatures du Christ par Charlie Hebdo ! Pour montrer qu’ils étaient capables de les accepter.

Le Christ satanique de Félicien Rops, la couv de « Hara-Kiri » sur l'avortement de la Vierge Marie.

Le Christ satanique de Félicien Rops, la couv de « Hara-Kiri » sur l’avortement de la Vierge Marie.

Si vous êtes libres de pratiquer votre religion en France, si vous avez les mêmes droits que les chrétiens, c’est grâce au blasphème, qui a empêché une religion d’imposer sa loi. Les musulmans sont redevables de leur liberté aux blasphémateurs.

Beaucoup de gens aujourd’hui refusent l’idée de blasphème, pas seulement les musulmans. Il faudrait « respecter » les religions. Mais c’est justement parce qu’on ne les a pas respectées que nous sommes libérés de l’emprise religieuse, et que nous vivons en démocratie, dans un pays où toutes les religions sont acceptées. Charlie Hebdo ne va pas trop loin, Charlie Hebdo fait avec courage son travail de journal satirique, qui s’en prend à tout le monde, sans distinction de religion ou d’origine, parce qu’en démocratie on a le droit de se moquer de tout et de tout le monde.
Sachez que Charlie Hebdo, qui est plutôt classable à l’extrême gauche, s’en est pris au racisme, à l’extrême droite, au christianisme, aux hommes politiques de tous bords. Et à l’islam, donc, à égalité avec les autres. Pourquoi auraient-ils dû faire une exception uniquement pour l’islam ?

En France, on peut critiquer avec virulence tout le monde, les partis politiques, les institutions, les hommes politiques, les artistes, etc. Faut-il faire une exception pour les religions ?

En France, on peut moquer le catholicisme, le judaïsme, le bouddhisme, sans risquer sa vie. Pourquoi ne peut-on moquer l’islam sans risquer sa vie ? L’islam serait-il une exception ?

L’islam peut être critiqué et moqué, comme toutes les autres religions, comme toutes les croyances, comme toutes les opinions, car en démocratie, une religion est une opinion, elle n’est pas sacrée. Si vous n’admettez pas cela, alors vous n’admettez pas la démocratie. Cela signifie que vous souhaitez vivre dans une société sans liberté d’expression, où on ne critiquera plus rien ni personne, dans une société sans blasphème, où la religion dictera aux gens leur manière de vivre, les limites de leur comportement et de leur parole. C’était la France au Moyen-âge. C’est l’Arabie saoudite aujourd’hui.

Quelques couv de « Charlie Hebdo ».

Quelques couv de « Charlie Hebdo ».

L’islam est critiquable justement parce qu’il a encore du mal à accepter la liberté d’expression et la liberté des femmes. Connaissez-vous des massacres et des attentats de même ampleur, partout dans le monde, au nom du christianisme ? L’islam est la seule religion aujourd’hui au nom de laquelle on tue des centaines d’innocents partout dans le monde. Combien de massacres en France, l’Hyper Cacher, Charlie Hebdo, le Bataclan, le carnaval de Nice, les petits enfants juifs tués par Mohammed Merah, le professeur de Conflans, et bien d’autres encore ? Combien d’attentats aux Etats-Unis, en Espagne, en Angleterre, en Belgique, tous aux cris de « Allah est grand » ?
Et les organisations totalitaires islamiques, comme Daech, Al Qaïda, les Tribunaux islamiques somaliens ou les Talibans, qui lapident, décapitent et crucifient au nom d’Allah les chrétiens, les musulmans chiites, les juifs, les zaïdites, les homosexuels, les femmes adultères et les blasphémateurs ? Et dans combien de pays islamiques les autres religions sont-elles persécutées, les femmes considérées comme mineures, des jeunes gens exécutés pour n’avoir pas respecté la religion ?

Ces pays et ces gens ont manqué la révolution scientifique et l’esprit des lumières. Ils ont manqué de blasphème !

Critiquer l’islam n’est pas de l’« islamophobie », maladie imaginaire créée pour empêcher justement toute critique, encore moins du racisme, qui n’a rien à voir. Est-ce que critiquer l’extrême droite est de l’extrême-droitophobie ? Est-ce que critiquer le capitalisme est de la capitalistophobie ? Est-ce que critiquer le catholicisme est de la catholicismophobie ?

Critiquer l’islam, c’est le mettre sur le même plan que toutes les autres religions et opinions. C’est donc le respecter. Ne pas le critiquer, c’est penser qu’il est incompatible avec la démocratie, comme on préserve la sensibilité d’un petit enfant qui ne peut pas endurer la même chose que les adultes.

Les caricatures de Charlie Hebdo, celles des journaux danois, attaquaient l’islam justement sur le sujet de la violence et de l’intolérance. Et c’est bien un problème, ne le pensez-vous pas ? Les réactions violentes ont montré qu’ils avaient raison ! Les assassins de Charlie Hebdo démontrent qu’ils avaient raison, qu’il y a là un problème. Le jour où l’islam acceptera de se confronter à ses problèmes au lieu de tout renvoyer à l’islamophobie, le jour où il acceptera de rire de lui-même, et de prendre la moquerie avec une indulgence souriante, il montrera qu’il est compatible avec la démocratie, capable d’autocritique, comme l’a été le catholicisme. Ce jour-là, une simple petite caricature ne donnera plus lieu à des massacres.

Je souhaite vivement, je ne sais par quel canal, être entendu de vous, surtout ceux que choquent les caricatures. Qu’ils comprennent enfin que c’est la loi démocratique, que c’est au prix de cette insolence qui réveille les esprits qu’on peut réfléchir, se remettre en question et avancer. Et si les religions avaient enfin de l’humour ? Si la Grande Mosquée de Paris organisait une expo Charlie Hebdo ? On peut rêver…

Quand je serai vieille…

Monday, October 5th, 2020

Quand je serai vieille, je ne veux pas qu’on m’appelle « ma ptite dame » ou « ma jolie ». Je veux être respectée et conserver mon identité jusqu’à la fin. Je ne veux pas qu’on me retourne dans tous les sens sans même me prévenir pendant les soins. Je veux qu’on me touche avec douceur et qu’on m’explique ce qu’on me fait. Je ne veux pas qu’on me juge et qu’on dise de moi que je suis difficile ou compliquée. Je veux qu’on me traite avec bienveillance et qu’on accepte que je ne sois pas toujours de bonne composition.

Quand je serai vieille, je ne veux pas dormir dans des draps d’hôpital, je veux mon linge de lit. Je ne veux pas être lavée au gant jetable, je veux mes affaires de toilette. Je ne veux pas qu’on me serve mes repas dans des barquettes en plastique, je veux une jolie vaisselle comme à la maison.

Quand je serai vieille, je ne veux pas d’une couche, je veux une protection. Je ne veux pas d’un bavoir, je veux une grande serviette. Je ne veux pas d’un verre canard, je veux un verre ergonomique.

Quand je serai vieille, je ne veux pas qu’on parle devant moi comme si je n’étais pas là. Je veux pouvoir discuter avec ceux qui s’occuperont de moi. Je ne veux pas qu’on s’empare de mon fauteuil sans me prévenir pour m’embarquer à toute vitesse à l’autre bout du couloir. Je veux qu’on m’annonce qu’on va changer de pièce et qu’on chemine à un rythme qui ne me donne pas le vertige. Je ne veux pas qu’on me dise de faire dans ma protection sous prétexte que je suis trop longue à installer aux toilettes. Je veux que mes besoins élémentaires soient respectés et ma dignité conservée.

Quand je serai vieille, je marcherai moins bien, j’entendrai moins bien, je comprendrai moins bien. Mais je serai toujours capable d’aimer telle ou telle personne, d’avoir envie de tel ou tel menu, d’avoir peur de tel ou tel événement.

Quand je serai vieille, je veux juste qu’on ne m’enlève pas le droit d’être moi.


Babeth
Aide soignante (56)

Du besoin aujourd’hui, plus que jamais, de gens heureux

Sunday, December 29th, 2019

Discours de Pedro Correa (@PedroCorreart) pour la remise des diplômes aux ingénieurs civils 2019 à l’EPL-UCL, Louvain-La-Neuve (Belgique), où [il a] "eu la chance d’avoir carte blanche pour pouvoir aborder pour la première fois je pense des thèmes comme le burn-out, la joie, Philippe Bihouix et les mégaphones."

Bonsoir et félicitations aux ingénieurs fraichement diplômés,

Je voulais aussi féliciter l’AILouvain, d’avoir fait preuve de courage, non seulement en m’invitant dans ce panel (ce qui est déjà assez courageux) mais surtout en mettant au centre de ces interventions et de leur programme de conférences des termes comme "le sens", "le bonheur" "et la joie au travail", au-delà de ceux sur lesquels on insistait uniquement lors des discours que j’avais à votre âge en ingénieur, et qui étaient plutôt à l’époque "le sacrifice", "le sérieux", "la compétitivité" ou "l’excellence". Merci donc vraiment à l’UCL pour cet élan de vent frais.

Je suis d’autant plus ravis d’être ici que je parle au même endroit que l’une de mes idoles du moment (certains ont des idoles qui remplissent des stades, moi c’est un ingénieur français) : il s’appelle Philippe Bihouix et lors de la conférence qu’il a donné ici il y a quelques mois il vous invitait déjà à mettre à profit tout votre savoir-faire non pas dans les High-Techs, mais plutôt dans les Low-Techs : ces technologies qui remplacent ce qui se fait aujourd’hui, mais avec des techniques plus simples et plus sobres. Si ce que vous recherchez c’est du sens et de mettre à profit vos études d’ingénieur pour diminuer notre empreinte écologique à tous, je vous invite vraiment à lire son livre : l’Âge des Low-Tech.
Tout d’abord je vous rassure: je ne suis pas venu vous donner de conseils, et encore moins de leçons. Faire un Doctorat en Sciences Appliquées pour finir artiste photographe, je pense que cela doit figurer dans le top 3 des cauchemars des parents ici présents…

Mais si je ne vais pas vous donner de conseils, c’est surtout parce que je me rends compte que nous, les plus vieux, n’avons rien à vous apprendre, et que bien au contraire, nous ferions mieux de plus vous écouter. Quand je vois les valeurs de consommation, d’égocentrisme, de compétition et de croissance continue, sur lesquelles les deux générations précédentes ont bâti le système dans lequel on surnage pour l’instant, et quand je vois les élans de solidarité, d’empathie, de collaboration, et de quête de sens qui brillent au fond des yeux des jeunes aujourd’hui… je me dis que vous êtes celles et ceux qui peuvent inverser la tendance vers une société plus heureuse et plus juste… et que vous avez déjà tout en vous.

Je vais par contre commencer par une statistique que je vais poser là, exprès pour vous faire un peu peur. C’est une donnée que l’on entend très rarement, et qui représente à mes yeux le canari dans la mine qui devrait nous alerter que quelque chose va mal : depuis 5 ans, la Belgique dépense plus de budget national en malades de longue durée (essentiellement des dépressions et des burn-outs), qu’en charges liées au chômage. Cela veut donc dire que, contrairement à ce que l’on nous martèle chaque jour à propos du chômage, en sortant d’ici, vous avez plus de risque de tomber malade ou de devenir dépressifs à cause de votre emploi, que de ne pas en trouver.

Passionné de développement personnel, je me suis penché sur les causes de cette donnée, et ce résultat n’est finalement pas si étonnant. Toutes les études scientifiques en neurosciences et en psychologie du bonheur sont unanimes : placer des termes anxiogènes comme le "sérieux", l’"excellence", la "compétitivité" ou le "sacrifice" au centre de notre vie, sans en placer d’autres, essentiels, comme "la joie", "le sens" ou "la collaboration", c’est prouvé, cela ne peut que mener à la tristesse, à la fatigue, et au final, à la maladie… au burn-out.

Certains vous feront miroiter des contrats avec d’énormes voitures à la clé, et ils vous assureront que c’est la preuve ultime de la réussite. De mon côté, je ne peux que vous parler avec le gage de mon propre bonheur lorsque je me lève chaque matin pour faire mon travail, que je reste absorbé pendant des heures sans voir le temps passer à capturer des instants de beauté éphémère, et le bonheur de mes enfants avec qui je passe de longues après-midis.

Je ne peux donc que vous partager mon expérience, qui a tout d’abord été de me rendre compte que le bonheur, ça se travaille. Le bonheur ne nous tombe pas du ciel en regardant notre vie s’écouler sur des rails construits par d’autres, des rails qui vont on-ne-sait-où, plutôt que de mettre en pratique nos propres envies.

Mon chemin a commencé par cette condition, indispensable je pense, d’écouter mes propres envies, d’écouter ma voix intérieure. Cette voix intérieure n’a rien de mystique, c’est juste la propre voix de chacun, cette voix authentique qui n’a de compte à rendre à personne, celle qui vous prend aux tripes. Elle est très difficile à entendre parce que depuis tout jeunes, nous avons entassé d’autres voix par-dessus : la voix des parents, des professeurs, des pubs…

Lorsque vous regardez des enfants, vous vous rendez compte qu’ils n’ont encore que cette voix-là, leur juste voix, et c’est justement pour ça qu’ils savent exactement ce qui les rend heureux à chaque instant.

Nous avons tous en nous la voix qui sait ce qui est mieux pour nous. Il faut juste du travail sur soi pour l’entendre et la reconnaitre.

Pour moi, cela a été plus rapide : j’ai pris un raccourci et j’ai pu éviter des années d’écoute attentive pour arriver à l’entendre. C’est un raccourci, certes, mais que je ne souhaite à personne : c’était de voir mourir mon père, soudainement. Il avait 56 ans, j’en avais 29. Il était fort comme un roc un jour, et parti le lendemain. Nous savons tous que nous sommes mortels, mais la nuance est énorme entre savoir que nous sommes mortels et savoir que nous allons mourir, et que ça peut arriver du jour au lendemain.

À ce moment-là, ma voix intérieure a pris un mégaphone et a percé toutes les autres voix, pour me demander chaque jour très clairement : "maintenant que tu sais que tu pourrais mourir demain, aurais-tu changé quelque chose à cette dernière journée que tu viens de passer ?"

Et c’est impossible de vivre comme avant lorsque l’on se pose cette question à la fin de chaque journée. Cette prise de conscience a été douloureuse au début. De là sont nés d’abord de petits changements, des compromis, puis des plus grands, et puis petit à petit, cette voix est devenue un guide sur le chemin vers le bonheur.

Pour être heureux, il m’a fallu aussi trouver du sens. Je pense qu’il faut que notre vie à tous (et donc notre métier, où nous passons 8h par jour) ait du sens à nos yeux. Car notre voix intérieure sait que nous sommes tous sur le même bateau, et le bonheur ne pourra donc être atteint que si nos actions ont un impact réel sur ce bateau.

Et pour finir, il nous faut aussi du courage, parce qu’en plus d’entendre et de reconnaître votre voix, il faudra aussi avoir le courage de l’écouter, car elle ne va pas toujours dire des choses évidentes à mettre en place, ni des choses qui vont plaire à votre entourage.

On m’a souvent dit : "Mais quel courage ! ça ne doit pas être facile de vivre en tant qu’artiste !". Ce à quoi je répondais : "Parce que vous croyez que c’est facile, pour un artiste, de vivre en tant que banquier ?".

Je vais terminer. Et vous l’avez compris, j’ai menti, je vous ai quand-même donné un conseil tout au long de ce discours : celui de ne pas m’écouter. Vous êtes des adultes, vous avez votre diplôme, la vie est à vous. Alors n’écoutez plus ceux issus de ce monde périmé, de ce constat d’échec que nous vivons. Ne m’écoutez plus moi, n’écoutez plus les parents, n’écoutez plus les professeurs, n’écoutez plus les pubs ni les médias, et écoutez-vous, écoutez-vous en tout premier.

Le monde n’a plus besoin de battants, de gens qui réussissent, il a besoin de rêveurs, de personnes capables de reconstruire et de prendre soin… et surtout, surtout, on a tous besoin aujourd’hui, plus que jamais, de gens heureux.

Merci.


Avec ce discours, qui suis les Trois conseils pour réussir, je commence officiellement une collection sur le thème ;-)

J’en profite pour ajouter immédiatement une version "comic" :

Nouveau plan des transports parisiens en période de grèves

Friday, December 13th, 2019

Un modàle avec parapluie ? ;-)

Une Île

Tuesday, December 10th, 2019


Michèle Bernard-Requin, 8 décembre 2019,

Vous voyez d’abord, des sourires et quelques feuilles dorées qui tombent, volent à côté, dans le parc Sainte-Perrine qui jouxte le bâtiment.

La justice, ici, n’a pas eu son mot à dire pour moi.
La loi Leonetti est plus claire en effet que l’on se l’imagine et ma volonté s’exprime aujourd’hui sans ambiguïté.
Je ne souhaite pas le moindre acharnement thérapeutique.

Il ne s’agit pas d’euthanasie bien sûr mais d’acharnement, si le cœur, si les reins, si l’hydratation, si tout cela se bloque, je ne veux pas d’acharnement.
Ici, c’est la paix.
Ça s’appelle une « unité de soins palliatifs », paix, passage… Encore une fois, tous mes visiteurs me parlent immédiatement des sourires croisés ici.

« Là tout n’est qu’ordre et beauté, luxe calme et volupté ».
C’est une île, un îlet, quelques arbres.
C’est : « Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur d’aller, là-bas, vivre ensemble ». C’est « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans » (« Spleen  ») Baudelaire.

Voilà, je touche, en effet, aujourd’hui aux rivages, voilà le sable, voilà la mer.
Autour de nous, à Paris et ailleurs, c’est la tempête : la protestation, les colères, les grèves, les immobilisations, les feux de palettes.

Maintenant, je comprends, enfin, le rapport des soignants avec les patients, je comprends qu’ils n’en puissent plus aller, je comprends, que, du grand professeur de médecine, qui vient d’avoir l’humanité de me téléphoner de Beaujon, jusqu’à l’aide-soignant et l’élève infirmier qui débute, tous, tous, ce sont d’abord des sourires, des mots, pour une sollicitude immense. À tel point que, avec un salaire insuffisant et des horaires épouvantables, certains disent : « je préfère m’arrêter, que de travailler mal » ou « je préfère changer de profession ».

Il faut comprendre que le rapport à l’humain est tout ce qui nous reste, que notre pays, c’était sa richesse, hospitalière, c’était extraordinaire, un regard croisé, à l’heure où tout se déshumanise, à l’heure où la justice et ses juges ne parlent plus aux avocats qu’à travers des procédures dématérialisées, à l’heure où le médecin n’examine parfois son patient qu’à travers des analyses de laboratoire, il reste des soignants, encore une fois et à tous les échelons, exceptionnels.

Le soignant qui échange le regard.

Eh oui, ici, c’est un îlot et je tiens à ce que, non pas, les soins n’aboutissent à une phrase négative comme : « Il faut que ça cesse, abolition des privilèges, il faut que tout le monde tombe dans l’escarcelle commune. » Il ne faut pas bloquer des horaires, il faut conserver ces sourires, ce bras pour étirer le cou du malade et pour éviter la douleur de la métastase qui frotte contre l’épaule.
Conservons cela, je ne sais pas comment le dire, il faut que ce qui est le privilège de quelques-uns, les soins palliatifs, devienne en réalité l’ordinaire de tous.

C’est cela, vers quoi nous devons tendre et non pas le contraire.

Donc, foin des économies, il faut impérativement maintenir ce qui reste de notre système de santé qui est exceptionnel et qui s’enlise dramatiquement.
J’apprends que la structure de Sainte-Perrine, soins palliatifs, a été dans l’obligation il y a quelques semaines de fermer quelques lits faute de personnel adéquat, en nombre suffisant et que d’autres sont dans le même cas et encore une fois que les arrêts de travail du personnel soignant augmentent pour les mêmes raisons, en raison de surcharges.
Maintenez, je vous en conjure, ce qui va bien, au lieu d’essayer de réduire à ce qui est devenu le lot commun et beaucoup moins satisfaisant.

Le pavillon de soins palliatifs de Sainte-Perrine, ici, il s’appelle le pavillon Rossini, cela va en faire sourire certains, ils ne devraient pas : une jeune femme est venue jouer Schubert dans ma chambre, il y a quelques jours, elle est restée quelques minutes, c’était un émerveillement. Vous vous rendez compte, quelques minutes, un violoncelle, un patient, et la fin de la vie, le passage, passé, palier, est plus doux, c’est extraordinaire.

J’ai oublié l’essentiel, c’est l’amour, l’amour des proches, l’amour des autres, l’amour de ceux que l’on croyait beaucoup plus loin de vous, l’amour des soignants, l’amour des visiteurs et des sourires.
Faites que cette humanité persiste ! C’est notre humanité, la plus précieuse. Absolument.

La France et ses tumultes, nous en avons assez.
Nous savons tous parfaitement qu’il faut penser aux plus démunis. Les violences meurtrières de quelques excités contre les policiers ou sur les chantiers ou encore une façade de banque ne devront plus dénaturer l’essentiel du mouvement : l’amour.


Michèle Bernard-Requin est une des grandes figures du monde judiciaire. Elle fut tour à tour avocate puis procureure à Rouen, Nanterre et Paris. En 1999, elle est nommée vice-présidente du tribunal de grande instance de Paris, elle présida la 10e chambre correctionnelle de Paris puis la cour d’assises, et enfin elle fut avocate générale à Fort-de-France de 2007 à 2009, date à laquelle elle prit sa retraite.

Microsoft compatibility telemetry

Sunday, November 17th, 2019

Windows 10 a probablement des qualités, mais il a surtout le chic pour vous rappeler régulièrement que vous n’êtes pas le patron. Ma machine était devenue presque inutilisable, avec un cycle de démarrage aléatoirement très (très) long, obligeant parfois (ce qui est particulièrement anxiogène) à interrompre le démarrage en éteignant le PC.

À l’analyse, le problème provenait du programme Microsoft compatibility telemetry, qui pouvait utiliser jusqu’à 80% du processeur. Le désactiver (ainsi que Asus Gift box, dont je n’ai jamais compris l’intérêt, hormis utiliser de la puissance machine au démarrage) m’a permis de régler le problème. La marche à suivre est la suivante :

  1. lancer taskschd.msc
  2. Ouvrir Bibliothèque / Microsoft / Windows / Expérience d’application (ou Application Experience)
  3. Faire un clic droit sur Microsoft Compatibility Appraiser et choisir Désactiver

De l’autre côté

Thursday, October 24th, 2019

Texte de Sophie Fontanel (@SophieFontanel)

Prends soin d’être toujours, et je veux dire « aussi », de l’autre côté. N’écoute pas ceux qui t’exhorteront à choisir ton camp, lequel est toujours d’un côté, comme tu sais. Cultive en toi ce fottement qui est la liberté, et qui est la douceur, et bouche tes oreilles quand on insinue que la douceur est une faiblesse. Continue d’être un esprit bancal, c’est plus noble que « bancable ». Lis les livres de gens qui ne pensent pas comme toi, lis le Journal inutile de Paul Morand et vois ses limites, entre dans les raisonnements qui te dérangent, même si tu es si fier, et parfois si bien avisé d’être du bon côté.

Si mon exemple peut servir à quelque chose (faut voir !), sache que je vis des deux côtés. Dans mon cas, il s’agit de littérature. Je déconcerte, parce que j’écris des romans, tout en affichant un goût immodéré pour la futilité de la mode. J’ai fait mon métier des deux disciplines, mais sans prendre une seconde au sérieux les milieux qui leur correspondent. Romancière, je regarde la mode comme si elle était faite de mots. Critique de mode, je regarde l’univers littéraire à travers son style, et pas seulement (loin de là !), vestimentaire. Le chemin que j’ai pris rend tout plus difficile, je ne peux pas me réchauffer dans le giron d’un monde, et c’est la croix et la bannière pour être reconnue par des pairs. Mais, à la fin, à force d’être différent on finit par inventer quelque chose. Toute ma vie j’ai vécu de l’autre côté, et j’ai appris cette chose toute bête qui aurait dû me sauter aux yeux : de l’autre côté, on a la vue. Cela donne des artistes. Merci la vie.

Zombie factory

Saturday, September 7th, 2019

Le pire est que les patients XY sont de notre côté, enfin je le crois dans leur grande majorité, car plus personne ne se sent protégé de la précarité. Récemment j'ai fait un truc nouveau, lors d'un moment de désespoir j'ai balancé sur Facebook l'histoire d'une famille composée d'un couple très âgé (H93 F84) très malade (cancer colon stade palliatif et diabète multicompliqué sous insulines) vivant avec 2 de leurs enfants, jumeaux de 43 ans schizophrènes et toxicomanes, reconnus handicapés >80% et percevant l'AAH. L'un des jumeaux a mis le feu au logement mi juin, lors d'un délire aggravé par je ne sais quel produit encore, sachant que son frère et lui ne sont pas suivis car les psychiatres abdiquent en raison de la toxicomanie et les addictologue à cause de la schizophrénie, cela depuis 25 ans que je les connaîs.

Du coup ils se sont retrouvés sans logement et sont partis à l'hôtel. Et là patatras! La collectivité découvre que personne ne veut reloger les fils. On veut bien des parents mais il faut qu'ils abandonnent leurs fils à la rue, y compris en signant un document officiel qui les engagera s'ils veulent rester dans le nouveau logement! On leur demande même d'interdire purement et simplement l'accès à leur domicile de leurs fils, qu'ils savent non autonomes et donc en danger de mort s'ils se retrouvent SDF (combien de ces patients avec cette comorbidité sont déjà morts ici sur secteur de Roubaix, le chiffre est énorme, en 25 ans d'activité j'ai des noms et noms sans arrêt qui me viennent à l'esprit, parfois dès 18 ans!).

Évidemment la maman s'y refuse immédiatement en protestant. Personne ne l'écoute et immédiatement, la collectivité locale arrête de payer les nuitées d'hôtel! Ce sont leurs 2 infirmières libérales, qui passent 3 fois/j pour l'insuline qui payent l'hôtel et qui apportent de la nourriture préparée. Incroyable! Finalement le papa indique qu'un neveu possède une maison qu'il veut bien leur prêter. Ils s'y rendent, mais il n'y a ni électricité ni eau dans cette bicoque inhabitée depuis des années et qui serait soit disant en vente. Le couple très âgé va y rester 15 jours et y passer les pires jours de canicule, sous 41 degrés, alors que dans le restant de la ville une grande opération anti canicule pour les personnes âgées bat son plein! Ubuesque.. Ce sont une fois de plus leurs 2 IDEL qui apporteront des pack d'eau fraîches et des jerricanes pour un semblant de toilettes. Ils font leurs besoins dans le jardin.. Finalement, leurs neveux les foutent dehors en apprenant que la collectivité ne fait rien et n'a rien prévu pour eux. Il faut dire que la famille était déjà un peu brouillée, et que de toute façon sans eau, comment survivre ? Il retournent dans un hôtel low-cost de la ville, louent une chambre pour 2 et y font dormir leurs enfants par terre la nuit pour ne pas éveiller les soupçons. Les IDEL continuent d'apporter de la nourriture et de mettre la main à la poche pour payer l'hôtel car comme ils n'ont plus aucun papier, tout est resté détérioré dans la maison incendiée, et comme plus aucune structure sociale ne veut s'occuper d'eux car « ils refusent obstinément d'abandonner officiellement leur enfants schizophrènes », ont les laisse tomber complètement !

Le gérant de l'hôtel finit pas s'apercevoir de la présence des jumeaux et vire tout le monde. La famille se réfugie donc dans un autre hôtel low coast de la commune voisine, Tourcoing, où une fois de plus il fait continuer à la nourrir et à l'aider à payer les nuitées. Entre temps j'ai réussi à m'intégrer aux équipes associatives et des services sociaux chargés du logement social et du suivi spécifique des personnes âgées. Il y a beaucoup de monde et beaucoup de structures différentes, ce qui complique la tâche, jusqu'à ce que l'une d'entre elle décide d'une réunion de concertation. C'est là que j'ai vu le nombre très impressionnant de travailleurs sociaux, puisqu'il a fallu au dernier moment trouver une salle suffisamment grande pour tous les accueillir. Mais après 2 heures de discussions, il n'est rien sorti de cette démonstration de forces sociales : « tant que le couple n'abandonnera ses enfants à la rue, il n'y aura aucun relogement possible ». Les bras m'en sont tombés, et dans un accès de colère j'ai mis l'affaire en ligne sur Facebook. Je n'en étais pas fier, car il s'agit d'une transgression du secret médical que j'ai dû faire peser dans la balance, mais compte tenu de la gravité extrême de la situation je ne suis pas revenu sur ma décision.

Et c'est là que j'ai vu que les gens du peuple suivraient l'affaire de prêt tout en exprimant leur dégoût quant à ce qu'est devenue la solidarité et la valeur humaine. Car à Roubaix, ces patients présentant une affection psychiatrique associée à une toxicomanie sont légions, ils emmerdent tout le monde un peu partout, dans les salles d'attente des médecins chez lesquels vous amenez vos enfants, dans les commerces et les structures à vocation sociale et surtout dans la rue. Il faut en avoir croisé un ou une pour savoir ce que c'est. C'est souvent très impressionnant. Ce qui s'en rapproche le plus dans les cas les plus extrêmes est le zombie de base dans les films qui leurs sont dédiés, mais là sans maquillage ni jeu de rôle, tout y est, la démarche et la voix aussi. Tout le monde s'en détourne mais sans peur panique car la ville de Roubaix s'est habituée à leur présence, enfin pas de trop prêt non plus.
Roubaix est aussi la ville où par nombre d'habitants les psychoses chroniques sont les plus nombreuses, ce qui est attesté par tous les psychiatres y travaillant, en CMP j'entends car ces patients sont peu compatibles avec les exigences de l'exercice libéral mélangé et sur rendez vous.

Le hic est que la ville est aussi gangrenée de longue date par la toxicomanie, et que ces patients psychotiques sont des proies extrêmement faciles pour les dealers, ainsi que solvables car le plus souvent bénéficiaires de l'AAH (allocation adulte handicapé de 870€/mois). J'ai vu et vois des dealers venir sonner chez ces patients le 6 du mois, jour de la « sainte touche » pour les accompagner à la poste, pour qu'ils payent leurs dettes du mois suivant et refassent le plein de « marchandises ». La consommation de stupéfiants aggrave la psychose et peut entraîner des épisodes de violences avec auto et hétéro agressivité, encore plus que l'alcool qui est très souvent de la partie et autant que certains médicaments psychotropes tels les benzodiazépines (famille du VALIUM). Tout mélanger ensemble est un cocktail explosif, surtout si on y ajoute la désocialisation sans aucune activité d'échanges et l'absence de soins et de traitement, pour les raisons déjà expliquées, ces malades ne rentrent ni dans les « cases » des psychiatres, ni celles des addictologue. On en retrouve parfois chez de très rares médecins généralistes qui tentent désespérément une prise en charge, en sachant qu'elle ne sera que palliative, mais il essaient au moins d'éviter les crises de manque en prescrivant des traitements substitutifs aux opiacés pour combattre les accès de violences que pourrait générer le manque, c'est très fréquent. Mais là aussi, la sécu veille, et comme ces malades ne sont fatalement jamais dans les clous quant à l'observance ou l'usage qu'ils font de la prescription, les médecins qui se lancent dans le suivi de tels patients, en 1er lieu car ils sont membres d'une famille déjà suivie par le médecin dit « de famille », sont très vite repérées par la CPAM qui les somme d'arrêter immédiatement, sinon les convoque et les menacent jusqu'à ce qu'ils obtempèrent. Cela a tendance à changer sur mon secteur mais reste extraordinairement tendu, au point qu'aucun médecin ne se risque plus dans l'aventure, car cela en est une croyez moi. Les jumeaux dont je parle dans cette affaire n'ont d'ailleurs pas de médecin traitant déclaré, même moi j'ai abdiqué dans certains cas extrêmes, croyant faire pression sur la CPAM en le faisant après ma suspension d'exercice de 2 mois fermes (exercice dangereux avec comme seul argument l'hyperactivité à 55 actes/jour en moyenne en désert médical urbain et quelques cas d'association de benzodiazépines aux TSO, subutex ou méthadone, c'est tout..), mais la CPAM s'en fout complètement qu'ils n'aient plus de médecin traitant déclaré, car elle pense comme beaucoup pensent : « vivement qu'ils meurent ». Je suis trash mais à la mort de nombre de ces patients c'est ce que j'ai pu entendre, des «oufs» de soulagement..

Voilà pourquoi j'ai balancé cette histoire au public, pas seulement pour dénoncer la cruauté du système vis à vis des parents très âgés et très malades des jumeaux de 43 ans, malades aussi mais justement pour mettre en lumière l'extrême difficulté des soins à leur apporter dans les conditions et les moyens actuels, carrément inexistants! Et maintenant, sachez qu'après avoir Facebooké l'histoire, la pression est montée d'un cran grâce au feu et à la fumée engendrés. La police et la préfecture, le cabinet du Maire et la direction de l'hôpital de Roubaix se sont joints activement aux débats. Mais… il n'y a rien eu à faire, il fallait encore et encore se débarrasser des jumeaux! Où? Personne ne l'a précisé, mais s'en débarrasser! Comment? Une éventualité a été citée, celle de leur hospitalisation sous la contrainte. C'est moi qui y avais pensé au départ, mais encore fallait-il trouver un tiers pour signer la demande et avoir l'assurance que les patients pourraient rester hospitalisés suffisamment longtemps pour recevoir des soins, ce qui jusqu'à maintenant en psychiatrie ne s'est JAMAIS produit, ces malades ressortent au bout de 48h en général. C'est alors qu'une HO (hospitalisation d'office) à été proposée, car elle n'engage aucun tiers mais s'organise autour du Maire et du préfet. Réservée au cas extrêmes, représentant un danger pour la population, cette mesure s'accompagnant d'une privation de liberté a été, et je les en félicite, rejetée par le commissaire de Police et le directeur de l'hôpital en concertation avec les psychiatres y exerçant. En effet, il ne faut jamais « jouer » avec cet outil, utilisé par la majorité des régimes totalitaires ou policiers pour se débarrasser des opposants, je suis fier d'être citoyen d'un pays qui s'en rend compte, et tout le monde devrait l'être avec moi. Devant ce refus il restait hospitalisation sous la contrainte aussi mais à la demande d'un1/3, moins contraignante pour le patient mais là encore hors des clous car abusive, d'ailleurs le psychiatre de la CMP du secteur des jumeaux s'y est opposé pour cette raison, donc fin du chapitre..
Je vais abréger la suite pour qu'on y passe pas la nuit rassurez vous, mais il faut que vous sachiez, pour vous ou vos enfants comment se gèrent ces situations qui peuvent concerner tout le monde, car la schizophrénie touche 1% de la population et la toxicomanie, qui l'aggrave et vice versa, je ne vous fait pas de dessin.

Je remercie le Maire de Roubaix @GDelbar qui a été extrêmement attentif à toutes les explications remontant du terrain que je lui ai présentées, par écrit et par de longues conversations téléphoniques, alors qu'il était en vacances de surcroît. Sans fayoter 😏 je peux vous dire qu'il a une grande capacité d'écoute, de compréhension et de synthèse, car je lui ai balancé des infos par palettes entières, en pleine poire car il s'agit de « sa » ville et que ce n'est jamais agréable d'entendre des choses qui vont très mal, sans se braquer, sans culpabiliser, ce que jusqu'à maintenant ont font beaucoup d'élus, c'est à dire mettre la poussière sous le tapis en espérant qu'elle ne ressortira pas de l'autre côté juste avant la prochaine élection..

À l'issu de nos échanges, Guillaume DELBAR a immédiatement conclu qu'il fallait créer la structure de soins dédiée à ces nombreux malades, pour eux, pour les familles et les citoyens qui vivent autour et aussi pour lutter contre la toxicomanie, car ces malades sont un des fond de caisse des dealers avec leur AAH et tout ce qu'ils peuvent commettent collés délits pour trouver de l'argent, sans limites car non traités et non suivis. Le Maire et son équipe, et notamment @jeanderoi le Maire des quartiers Nords, particulièrement touchés par la drogue et les pathologies psychiatriques graves, sont sur un projet d'échanges avec l'ARS et @agnesbuzyn, dans les semaines ou les mois qui viennent. Ici, tout le monde a compris. Ouf..

Du coup le couple très âgé s'est vu prendre en charge ses nuitées à l'hôtel par le CCAS de @roubaix, ce qui est la moindre des choses après un incendie et quelles que soient les conditions existantes, en les négociations ont repris avec les bailleurs sociaux. Un logement T3 a été réservé pour cette famille, avec 2 chambres, donc une pour les jumeaux, avec si un suivi rapproché se met en place en ambulatoire, c'est à dire en allant au devant d'eux plutôt que d'attendre qu'ils viennent à la consultation en CMP (ou qu'ils meurent..) minimisera au maximum les risques de complications liés à leurs pathologies, et les soignera surtout, enfin! C'est à cela que devrait s'engager la psychiatrie du secteur, que l'on sait débordée, à bout de force, mais peut être cela aidera à ses demandes incessantes de moyens supplémentaires.

Enfin je voudrais vraiment féliciter le bailleur qui s'engage ici et sauve la situation, car sans lui et si la Mairie avait décidé (mais je ne l'en croit pas capable) de suspendre la prise en charge des nuitées à l'hôtel « première classe » (ça ne s'invente pas 😏), le couple de 93 et 84 ans était à la rue dès aujourd'hui! J'ajoute que le Monsieur de 93 ans présente une pathologie qui sans suivi spécialisé, ce qui a été le cas depuis juin et jusqu'à maintenant, peut engendrer des complications gravissimes avec pronostic vital engagé. Il serait mort SDF, mais n'y pensons plus, cela ne s'est pas produit. Merci aux IDEL, toujours là et sans lesquelles une catastrophe serait survenue. Merci à Mme HADDADI de l'AGSS de l'UDAF, chargée par un juge de suivre le couple, hyper humaine. Merci à tous les services sociaux de la ville qui qui ont tout fait, mais à l'impossible nul n'est tenu. Merci au directeur de l'hôpital de Roubaix Et au commissaire de Police pour avoir été les garants de notre liberté d'aller et venir, quoi qu'il arrive, en rappelant la loi et les règles.

Et enfin bonne chance à la nouvelle structure de soins après présentation à @agnesbuzyn et à l'ARS d'une problématique qui tel un vide juridique est un vide en matière de soins conjuguant #psychiatrie et #addictologie, très loin de ne concerner que @roubaix mais tout notre territoire.

Meilleurs vœux 2019

Monday, December 31st, 2018

Bookends of Fowey, Cornwall

La Ronde autour du monde

Saturday, December 29th, 2018

Si toutes les filles du monde voulaient s’ donner la main
Tout autour de la mer, elles pourraient faire une ronde
Si tous les gars du monde voulaient bien êtr’ marins
Ils f’raient avec leurs barques un joli pont sur l’onde
Alors on pourrait faire une ronde autour du monde
Si tous les gars du monde voulaient s’ donner la main

Si tous les gars du monde
Décidaient d’être copains
Et partageaient un beau matin
Leurs espoirs et leurs chagrins
Si tous les gars du monde
Devenaient de bons copains
Et marchaient la main dans la main
Le bonheur serait pour demain

Ne parle pas de différence
Ne dites pas qu’il est trop blond
Ou qu’il est noir comme du charbon
Ni même qu’il n’est pas né en France
Aimez-les n’importe comment
Même si leur gueule doit vous surprendre
L’amour c’est comme au régiment
Il n’faut pas chercher à comprendre

J’ai mes ennuis et vous les vôtres
Mais moi je compte sur les gars
Les copains qu’on ne connaît pas
Peuvent nous consoler des autres
Le bonheur c’est une habitude
Avec deux cent millions d’amis
On ne craint pas la solitude…

Paul FORT, Ballades françaises, 1913

Paris jaune épisode 2

Tuesday, December 4th, 2018

Photo Mathias Zwick, dessin Valott.

Réinventons la ville connectée

Sunday, October 28th, 2018

Belle chronique de Serge Abiteboul dans le numéro d’Octobre 2018 de La Recherche. Je vous livre ici le chapitre de conclusion :


La ville utilise trop peu les possibilités qui, au temps des algorithmes, lui sont offertes. Cette inadaptation des institutions à l’avancée des techniques participe à leur obsolescence et, au-delà, à la défiance grandissante des citoyens à leur égard. La cité doit mieux informer ses citoyens, notamment par l’ouverture de ses données. Ces derniers doivent également mieux participer à la conception de la ville, aux prises de décision. À nous de réinventer la ville agile et connectée de demain pour en faire un lieu plus humain, plus inclusif : une véritable cité.

Albert Jacquard, « tu vas te construire grâce aux autres »

Thursday, October 18th, 2018

Albert Jacquard dans l’émission « Noms de dieux », 1994

C’est une évidence, demain dépend de nous et nous le savons, par conséquent nous n’avons pas le droit de laisser tomber. Il nous faut faire un projet pour demain. Il ne s’agit pas de prévoir ce qu’il sera, mais il s’agit de faire, en fait, le prophète.

Le prophète ne disait pas « voilà ce qui va arriver », il disait « faites attention, si vous continuez dans telle direction, ça va mal tourner ». Or, actuellement, on a besoin d’un prophète, ou de plusieurs prophètes, qui nous disent ça.

On est en train de courir le plus vite possible dans la pire des directions. La direction de la compétition, la direction de la destruction des uns par les autres. C’est une folie totale ! Pourquoi est-ce que personne ne nous le dit ?

Moi, ce qui me semble, par exemple, monstrueux, c’est de penser que l’on a pris, comme moteur de notre société occidentale, la compétition. Faut être meilleur que l’autre, faut passer devant l’autre. Mais, songeons à ce qu’on évoquait tout à l’heure : pour devenir moi, j’ai besoin du regard de l’autre, j’ai besoin de tisser des liens avec lui. Dès que je suis en compétition avec lui, je ne tisse plus de lien et, par conséquent, je suis en train de me suicider. C’est ça qu’on devrait nous dire : toute compétition est un suicide.

C’est vrai, mais est-ce qu’il y aurait eu un Albert Jacquard sans compétition ?

Oh oui. Il n’y aurait pas eu de polytechnicien, mais je n’y perdrais pas grand chose. Bien sûr, pour entrer à Polytechnique, vous savez, on est 1500 candidats, il y a 300 places. Il faut donc « être dans les meilleurs », comme on dit. Mais qu’est-ce que ça signifie « meilleur » ? Ça signifie être capable de consacrer toute son intelligence à étudier des choses qui ne vous intéressent pas, mais qui sont au programme. Et, par conséquent, c’est faire vraiment acte de soumission. C’est faire preuve de conformisme.

Et, actuellement, le système des grandes écoles, le système de la compétition, ne fait que sélectionner les plus conformes. Or on a besoin d’un monde… on entre dans un monde qui va se renouveler, et plus on est conformiste, plus on est dangereux. Par conséquent, on est en train de sélectionner les gens les plus dangereux. Ceux qui ne seront pas capable d’imagination.

Non, ce qu’il y a de meilleur en Albert Jaquard, s’il y a quelque chose de bon, ce n’est pas venu de là, c’est venu des regards que j’ai acceptés, et non pas des compétitions que j’aurais gagnées, sûrement pas. Or, là on est en train de se fourvoyer complètement.

Je voyais ça quand j’étais prof en première années de médecine. Vous savez, en première année de médecine, j’avais devant moi 400 élèves, et on savait qu’il n’y en aurait que 100 ou 120 qui auraient le droit de passer en deuxième année. Alors c’était la lutte à couteau tiré, ils se donnaient des faux renseignements, c’était abominable entre eux, on était en train d’en faire des tueurs. Et bien, préparer des futurs médecins en leur donnant une mentalité de tueurs, il y a quelque chose de pourri là dedans.

Non, c’est pas sérieux. Je crois qu’il nous faut extirper la notion de compétition de toute la société et, en particulier, du système éducatif. Le pire de tout, c’est d’avoir fait des écoles des lieux où on est en compétition les uns contre les autres.

C’est la fameuse phrase de Bachelard, en fait…

La fameuse phrase de Bachelard que j’ai répétée à plusieurs reprises : il faut mettre la société au service de l’école et pas l’école au service de la société. Et, justement, c’est en mettant l’école au service de la société qu’on organise la sélection entre les enfants et donc la compétition.

C’est pas sérieux ! Il nous faut dire « nous sommes au service d’intelligences qui sont en train de se construire, et, par conséquent, il faut les aider autant qu’on peut. » Mais surtout pas en leur disant « tu vas être plus intelligent qu’un autre ». C’est complètement absurde ! Non, « tu vas te construire grâce aux autres ».

Cake à la farine de châtaigne corse de Pauline

Monday, September 24th, 2018

Recette pour 2 cakes… parce que Christophe Lamarre ne fait pas les choses à moitié ;-) . Si vous n’avez qu’un moule à cake, profitez-en pour diviser les ingrédients par deux. Si vous n’avez qu’un moule à gaufres, un ectoplasme ou un bachibouzouk, divisez par plus.

Ingrédients :

  • farine 250 g
  • pincée de sel
  • huile de colza 1/2 verre
  • crème fraîche épaisse 2 CàSoupe
  • levure chimique 1 paquet
  • œufs 5 ou 6 selon taille
  • lait 1/2 verre environ (alors là c’est le tour de main, car selon la farine, il va falloir rajouter un peu de lait pour obtenir la consistance d’une pâte à gâteau telle qu’on a l’habitude de la "touiller" (ceux qui en font comprennent, et pour les autres faites vous aider, ou (re)faites un gâteau au yaourt avant, ça vous rappellera la maternelle :-) )
  • vanille/sucre vanillé, mais alors là, c’est facultatif, et je vous conseille d’essayer aussi sans, pour conserver 100% du goût subtil de cette farine, pareil pour le rhum, la grappa ou autres).

Méthode :

Tamisez la farine, mélanger tout, sauf les blancs d’œufs et le lait, puis attendez qqs minutes que la farine s’hydrate, puis ajouter le lait jusqu’à consistance parfaite. Enfin, battez les blancs en neige ferme et ajoutez les en 2 fois, un petit quart en premier et le reste ensuite (c’est un truc de pro ;-) )

Cuisson chaleur tournante, enfourner à 180 15mn puis baisser à 150, piquer avec un couteau comme d’hab.

À manger avec le café sans sucre, c’est le mieux.

C’est la recette de Pauline, figure emblématique du village de 96 ans, une de mes copines :-) (elle prépare encore des repas monstrueux pour des tablées, et faut pas qu’on l’aide..)

#Corsica

Petit séjour chez les hommes

Thursday, August 30th, 2018


Je ne comprends pas que nous assistions à la gestation d’une tragédie bien annoncée dans une forme d’indifférence. La planète est en train de devenir une étuve, nos ressources naturelles s’épuisent, la biodiversité fond comme neige au soleil. Et on s’évertue à réanimer un modèle économique qui est la cause de tous ces désordres. Je ne comprends pas, comment, après la conférence de Paris, après un diagnostic imparable, ce sujet est toujours relégué dans les dernières priorités. Contrairement à ce que l’on dit, la France fait beaucoup plus que beaucoup de pays. Mais, la pression du court terme sur le premier ministre est si forte qu’elle préempte les enjeux de moyen et long termes. Je demeure dans ce gouvernement tout seul à la manœuvre.


Le premier ministre, le président, ont été pendant ces quatorze mois à mon égard d’une affection, d’une loyauté et d’une fidélité absolues. Mais au quotidien, qui ai-je pour me défendre ? Ai-je une société structurée qui descend dans la rue pour défendre la biodiversité ? Ai-je une formation politique ? Est-ce que les grandes formations politiques et l’opposition sont capables de se hisser au-dessus de la mêlée pour s’entendre sur l’essentiel ? Alors nous faisons des petits pas.


Avons-nous commencé à réduire nos émissions de gaz à effet de serre ? Non. Avons-nous commencé à réduire l’utilisation des pesticides ? Non. Ou à enrayer l’érosion de la biodiversité ? Non.


Je vais prendre la décision la plus difficile de ma vie. Je ne veux plus me mentir. Je ne veux pas donner l’illusion que ma présence au gouvernement signifie qu’on est à la hauteur sur ces enjeux. Et donc, je prends la décision de quitter le gouvernement. Aujourd’hui.


C’est la décision la plus douloureuse. Que personne n’en tire profit ! Car la responsabilité est collégiale, collective, sociétale. J’espère que cette décision qui me bouleverse, qui est mûrie depuis de longs mois, ne profitera pas à des joutes ou à des récupérations politiciennes. J’ai une immense amitié pour ce gouvernement auquel je m’excuse de faire une mauvaise manière, mais sur un enjeu aussi important, je me surprends tous les jours à me résigner, à m’accommoder des petits pas alors que la situation mérite qu’on change d’échelle.


C’était un véritable dilemme en sachant que si je m’en vais, je crains que ce soit pire, soit je reste, mais en donnant le sentiment par ma seule présence que nous sommes en situation d’être à la hauteur de l’enjeu. C’est une décision d’honnêteté et de responsabilité. Je souhaite que personne ne fustige ce gouvernement, car c’est l’ensemble de la société et moi qui portons nos contradictions.


Peut-être n’ai-je pas su convaincre. Peut-être n’ai-je pas les codes. Mais, si je repars pour un an, cela ne changera pas l’issue. J’ai pris cette décision hier soir. Elle a mûri cet été. J’espérais qu’à la rentrée, fort des discussions que j’ai eues avec le premier ministre, avec le président, il y aurait un affichage clair.


Cela va paraître anecdotique, mais c’est un élément qui a achevé de me convaincre que cela ne fonctionne pas comme ça devrait. On avait une réunion hier à l’Elysée sur la chasse, et j’ai découvert la présence d’un lobbyiste qui n’était pas invité. C’est symptomatique de la présence des lobbyistes dans les cercles du pouvoir. C’est un problème de démocratie. Qui a le pouvoir ? Qui gouverne ? J’ai dit à Thierry Coste qu’il n’avait rien à faire là. Mais ma décision ne vient pas simplement d’une divergence sur la réforme de la chasse. C’est une accumulation de déceptions. C’est surtout que je n’y crois plus.


Je n’ai pas forcément de solution. Je n’y suis pas parvenu. J’ai obtenu certaines avancées. Mais je n’ai pas réussi, par exemple, à créer une complicité de vision avec le ministre de l’agriculture alors que nous avons une opportunité exceptionnelle de transformer le modèle agricole. Je n’ai pas prévenu Emmanuel Macron et Edouard Philippe de ma décision. Je sais que ce n’est pas forcément très protocolaire. Je sais que si je les avais prévenus avant, peut-être ils m’en auraient, une fois encore, dissuadé. J’ai une profonde admiration pour eux, mais sur les sujets que je porte, on n’a pas la même grille de lecture.


J’espère que mon départ provoquera une profonde introspection de notre société sur la réalité du monde. Sur le fait que l’Europe ne gagnera que si l’Afrique gagne. Où est passée la taxe sur les transactions financières, qui était le minimum pour tenter d’aider l’Afrique ? Le nucléaire, cette folie inutile économiquement et techniquement, dans lequel on s’entête… C’est autant de sujets sur lesquels je n’ai pas réussi à convaincre. J’en prends ma part de responsabilité.

Liesse

Sunday, July 15th, 2018

YAduFoot

Friday, July 6th, 2018

Les Grands boulevards après la victoire en quart de finale face à l’Uruguay. Deux superbes photos de Dan Lawler (@DanielLawler) :

Loufoquerie

Friday, May 25th, 2018

Tweet collision du matin, avec un premier tweet de Dominique Dupagne (@DDupagne)

Il est vrai que les commentaires sont de qualité, et totalement premier degré, avec par exemple :

Pt de rire je couilles tout le monde avec ça. Même mes nouvelles concquette hahaha super peteur il ne manque plus que l odeur

Le tweet suivant était de Yann LeCun (@ylecun)

j’avoue avoir un peu fusionné tout ça et imaginé (à ma grande honte) que, grâce à l’apprentissage profond, nous pourrons bientôt accéder au péteur symphonique, une fonction attendue de longue date par les "decent farters" afin d’esbaudir leurs "nouvelles concquette".

Nième plan banlieues

Friday, April 27th, 2018

Plus le monde devient complexe et moins il est aisé de déterminer si les politiques sont conscients du fait qu’ils font semblant.


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