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Les légistes

Saturday, October 21st, 2006

Deux courts articles, qui se font écho dans le magazine Pour la Science de Novembre, engendrent une résonance bien funeste.

Tout d’abord, Ivar Ekeland, qui habituellement signe des papiers qui éveillent la curiosité du lecteur sur les mécanismes scientifiques de l’économie, titre « Le monde change (en mal) », avec en sous-titre « sans que nous le voyions, le « syndrome des références glissantes » masque la dégradation de notre environnement. Aurons-nous le destin des malheureux insulaires de l’île de Pâques ? ».

Le syndrome des références glissantes s’explique assez simplement : dans une situation qui se dégrade inéluctablement, mais suffisamment progressivement, chaque génération prend pour référence la situation qu’elle trouve au début de sa carrière. La dégradation mesurée à l’échelle de temps humaine ne dépasse jamais le seuil qui aurait entrainé une réaction drastique.

C’est ainsi que les espèces animales périclitent, comme l’a expliqué D. Pauly, un spécialiste de la pêche, dans un article de 1995 : « Chaque génération de chercheurs prend comme référence les stocks et les espèces tels qu’ils existaient au début de leur carrière et évalue les changements d’après eux. Quand la génération suivante prend la relève, les stocks ont poursuivi leur déclin, mais c’est le nouveau niveau qui sert de référence. Le résultat est une acceptation graduelle de l’extinction progressive des espèces, et des références inadéquates pour mesurer les pertes dues à la surexploitation ou pour fixer des objectifs de reconstitution. »

L’île de Pâque est probablement un exemple catastrophique du syndrome des références glissantes : de génération en génération, la surexploitation a entrainé une habituation à abattre des arbres de plus en plus petits. Comme l’écrit Ivar Ekeland : « A mesure que les arbres disparaissaient, ils devenaient moins utiles : quand le dernier a été coupé, ce n’était pas un géant abattu par une équipe de bûcherons, mais une brindille fauchée par un paysan qui nettoyait son champ. »

La conclusion de l’article élargit la porté du mécanisme : « La leçon est transposable dans nos sociétés. Je me souviens d’un temps où l’on parlait à des personnes et non à des répondeurs, et où le plombier n’était pas une espèce protégée. C’était bien agréable, efficace même, et cela devrait intervenir dans la comparaison des niveaux de vie ; ceux qui construisent les indices n’en tiennent pas compte. Peut être les générations futures trouveront-elles normal qu’on vous photographie et qu’on prenne vos empreintes digitales quand vous passez une frontière, mais pour nous qui avons connu autre chose, c’est un pas de plus vers un état totalitaire et policier à l’échelle du monde. »

Quelques pages plus loin, un article signé par Alain Baraton, jardinier en chef du Domaine national de Trianon et du Grand Parc de Versailles (et pour ceux qui se réveillent tôt le samedi matin, chroniqueur sur France Inter) est titré « L’ortie hors la loi ? ».

Alain Baraton nous explique que depuis le 1er juillet 2006, sont interdites dans son domaine toute publicité commerciale et toute recommandation concernant des produits non homologués. Si un produit phytopharmaceutique n’a pas d’AMM, il est devenu illégal d’en faire ne serait-ce que la recommandation à la radio, la télé ou dans les journaux… sous peine d’encourir une amende de 75 000 euros !

Il est donc tout à fait illégal de recommander les méthodes naturelles pour fabriquer du purin d’orties, de prêles ou de fougères. Au point que fin août, un paysagiste puis un éditeur, qui avaient cosigné un ouvrage des plus subversifs, intitulé « Purin d’orties et compagnie » ont vu débarquer les services de l’Inspection nationale des enquêtes de concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, ainsi que du Service régional de la protection des végétaux !

Alain Baraton nous rassure quand même : « Il me sera toujours permis de promouvoir longuement tous les produits issus de l’industrie phytosanitaire, un joli terme qui désigne en fait les fabricants de pesticides, et en particulier tous ces insecticides efficaces qui affichent des têtes de mort sur l’emballage ».

La conclusion de l’article est plutôt ironique : « J’ai l’intention de parler de l’arrosage. En ai-je le droit ? J’ai vérifié les textes, tous les textes. L’eau n’a jamais fait l’objet de la moindre autorisation de mise sur le marché. Elle n’est pas un produit homologué. Et je risque 75 000 euros d’amende et deux ans d’emprisonnement… »

Nous voici revenu si prêt de la conclusion d’Ivar Ekeland que le syndrome des références glissantes s’impose immédiatement. Nous réveillerons-nous avant que les légistes nous aient habitués à un monde de moins en moins libre ? Ou bien, à force d’accepter toujours de nouvelles limites, couperons-nous, comme l’ont fait les habitants de l’île de Pâques, la dernière brindille sans même avoir conscience qu’elle aurait pu devenir un arbre ?


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