L’Open Data expliqué à un enfant de plus de cinquante ans

Flavia Fontana-Giusti décrit avec humour sa pitoyable tentative d’explication de ce qu’est l’Open Data à son père et sa belle-mère… cette dernière s’exclamant in fine « Avec toutes les restrictions budgétaires en cours, ils dépensent de l’argent pour ça ? C’est incroyable ! ». Vulnerant omnes, ultima necat !

L’Open Data s’explique pourtant très simplement : il suffit de dire que la libre mise à disposition des silos de données publiques permet de faire naître de nouveaux services aux citoyens.

L’expérience de Flavia nous apprend que cette explication n’est probablement pas compréhensible pour la plupart des gens ou à tout le moins, qu’ils estiment futiles les éventuels services nés de ce processus.

Comment expliquer qu’un mouvement considéré comme crucial au sein du cercle averti des acteurs du web paraisse trivial au plus grand nombre ?

Je pense posséder, au moins en partie, la clé du paradoxe : dans un monde dont la complexité augmente sans cesse, et à vitesse croissante, les services permis par l’Open Data sont des « passeurs » : ils analysent un vaste ensemble de données pour éclairer la prise de décision. À la façon dont la publication des cartes marines a démocratisé les déplacements, ils ouvrent des « voies de navigation » dans un monde massivement interconnecté.

Pour comprendre l’intérèt de l’Open Data, comme pour comprendre, à une autre époque, le caractère stratégique des cartes de navigation, il faut avoir une intelligence du « monde qui arrive », du développement des moyens de communication et de l’augmentation de la complexité des échanges (et de l’optimisation des actes quotidiens) au sein du « village planétaire ». Le désintérêt pour l’Open Data vient du fait que, au sein du monde « classique » – que les anglo-saxon affublent du sobriquet de « brick and mortar », ces concepts ne sont pas encore apparents.

S’il est un domaine où ce paradoxe est criant, c’est bien celui de la santé.

Dans un univers dont les pratiques séculaires ont été façonnées par la prise en charge de problèmes aigus, la vision reste celle du beau diagnostic, du geste sûr, de l’humanisme paternel et protecteur. Pourtant, et même si ces valeurs ont encore leur place, la santé a déjà majoritairement basculé dans le domaine de la prévention et du suivi chronique, c’est-à-dire de la gestion du risque, c’est-à-dire de la gestion d’information en univers complexe.

Le paradoxe que j’ai décrit plus haut est parfaitement matérialisé en santé : on ne parle que de « médecine hautement personnalisée » tandis que l’application sur le terrain est toujours plus orienté vers les pratiques « de masse ». Il faudrait que toutes les femmes de plus de 50 ans fassent ceci, que tous les hommes de plus de 50 ans fassent cela, que tout médecin généraliste vaccine X % de sa patientèle contre la grippe, que la prévention individualisée se fasse toute petite devant la prévention dite « organisée » (terme marketing pour ne pas dire « de masse »).

La médecine ne progressera pas tant que les données d’une même personne ne seront pas intelligemment mises à disposition de son équipe de santé, et tant que les données publiques des citoyens ne seront pas ouvertes à ceux qui peuvent les mettre au service de chacun.
Ce qui est fondamental ici, ce n’est pas simplement de passer du fermé à l’ouvert, mais bien, ce faisant, d’évoluer d’une logique de gestion des données à une logique de services.

Certains vous parleront de secret nécessaire ou de données indirectement nominatives. Vous parviendrez souvent à les rassurer en leur expliquant que l’état de l’art est plus avancé qu’ils ne le pensent et que le rapport bénéfice risque (individuel ou collectif) est favorable au monde ouvert. Les autres sont soit trop ancrés dans le passé, soit trop conscients que leur importance provient essentiellement de l’asymétrie d’information qu’ils parviennent à conserver en leur faveur.

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