Vote blanc

Nous sommes manifestement entrés dans une forme démocratique étrange où il serait non seulement obligatoire de voter, mais également de voter pour le seul candidat envisageable. Il faut donc tous se mettre en marche, et dans la même direction, à la façon d’un troupeau de moutons… ou de lemmings.

J’ai fait l’expérience de rappeler sur Twitter que j’avais pris depuis plusieurs années la décision de voter définitivement blanc, car notre forme politique très indirecte et fortement pyramidale n’a plus de sens pour moi (et je l’imagine – au moins inconsciemment – pour la majorité, qui, de plus en plus rapidement après qu’elle a élu un individu, lui accorde un niveau de confiance inférieur à 15%). Me voici donc un méchant, inconscient de la montée du nazisme et de l’oppression brutale qui va s’abattre sur la veuve, l’orphelin, « le noir, l’arabe, le juif et le pédé ».

On dit que l’histoire éclaire l’avenir… encore faut-il l’utiliser à bon escient et ne pas s’aveugler, en se braquant ce puissant projecteur en pleine face. Il est très sain d’être vacciné contre le nazisme, et de faire une réaction allergique lorsqu’on détecte ses prémisses ; mais ce n’est pas une raison suffisante pour débrancher ses neurones et atteindre le point Godwin à la vue d’un nationaliste ou d’un facho d’opérette.

L’injonction du vote Macron est probablement la résultante de cette saine vaccination et d’une paresse intellectuelle qui l’est beaucoup moins : faire le bilan que notre mode démocratique est usé jusqu’à la corde obligerait à un travail inventif, à s’investir dans l’exploration des moyens de démocratie directe qui sont désormais accessibles à notre société maillée, comme les jurys citoyens ou la démocratie liquide ; à l’opposé, vaquer à ses occupations en imaginant que le paradigme en cours est une constante intangible et se doter d’une image personnelle favorable en « votant bien » tous les cinq ans est grandement plus confortable.

Prenons un peu de recul sur les excitations de campagne électorale, voire même beaucoup de recul car ma propre sensibilité vaccinale m’amène à craindre les foules qui acclament un leader, quelle que soit la forme de la foule et la motivation de celui qui la galvanise – elle m’amène également à railler gentiment ceux qui pensent, avec leur vote, arbitrer entre les sept plaies d’Ègypte et le concert de louange des anges.

D’un côté, donc, il y a le nationalisme du Front National. C’est nauséabond et ringard, basé sur un enfermement étriqué « dans les murs » justifié par la haine de celui qui ne nous ressemble pas – et qui, au passage, doit faire peur afin de justifier la protection d’un état fort. Dans les régimes récents, on peut le comparer à la troïka Trump, Putin, May. Si on cherche une vision longue, ce serait plutôt la démocratie israélienne, historiquement prise en tenaille entre les militaires et les religieux orthodoxes au prétexte du péril islamiste.

De l’autre côté, il y a la forme essentiellement opportuniste de En Marche. Je dois avouer que, si je n’écoute jamais Marine Le Pen, je ressens une forme de malaise à écouter Emmanuel Macron. Ce qu’il dit est essentiellement creux et bien-pensant, mais il y a quelque chose de plus profond que je peinais à analyser jusqu’à ce qu’une amie me mette sur la voie. Pour la petite histoire, elle a d’abord été enthousiasmée par Emmanuel Macron au point s’apprêter à monter une antenne de En Marche dans sa commune puis, de retour de vacances lointaines, elle a ressenti elle aussi une forme de gêne qu’elle a analysé en décortiquant les images : Emmanuel Macron prêche la bonne parole, il fait de la politique sur le mode de la harangue religieuse.

Le véritable choix n’est donc pas entre le nazisme et la démocratie, mais entre un nationalisme ringard et une démocratie très indirecte dirigée par un gourou.

Imaginons maintenant l’après ; le troisième tour : les législatives.

Si Emmanuel Macron est élu, En Marche deviendra un attracteur massif pour tout ce qui compte de dynamisme et d’opportunisme chez les socialistes et les républicains. Siphonnés par ce trou noir, il ne restera dans ces deux partis que les ringards et les vieux… qui assureront l’intérim avant fermeture définitive. Nous serons donc passé d’un système où les deux « partis de gouvernement » étaient le Parti Socialiste et Les Républicains à un système d’opposition entre le Front National et En Marche ; ce dernier, le parti du président en exercice, étant alors composé d’un assemblage hétéroclite qui tiendrait principalement en place par l’exercice du pouvoir et l’opposition « antifasciste ». Pour résumer, le Front National serait en majesté (puisque la principale raison d’être de En Marche est de lutter contre le FN), et parfaitement positionné pour les échéances futures.

Si Marine Le Pen était élue, la position providentielle d’Emmanuel Macron disparaitrait. Le gourou n’étant pas élu, la glu qui réunit la troupe de ses adorateurs disparaitrait et chacun retournerait dans sa « famille politique » ; les législatives permettraient alors aux partis classiques de revenir dans le jeu et de se coaliser pour mettre le front national en minorité à l’Assemblé. Comme ils savent que c’est le seul scénario qui leur permettrait de survivre, j’imagine par ailleurs que beaucoup de ceux qui ont affiché en public leur volonté de « bien voter », ne mettront pas un bulletin Macron dans l’urne.

Quoi qu’il arrive, notre démocratie est très ancienne ; son caractère très indirect est hérité d’une époque où les communications se faisaient à cheval et où la plus grande partie de la population était illettrée ; le rôle dévolu à son président avait peut-être du sens au siècle dernier, il est intenable dans l’environnement complexe d’une société mondialisée maillée par Internet.

« Bien voter » parce qu’on se réveille une fois tous les cinq ans en réalisant que « ça risque de mal se passer » est à la fois facile et gratifiant… mais c’est une solution fausse.

Il est urgent de s’impliquer dans l’invention d’une nouvelle forme démocratique, par exemple en créant une « shadow gouvernance » qui oppose à chaque texte parlementaire celui d’un jury citoyen, par exemple en testant et validant à une échelle suffisante les outils de vote de la démocratie liquide, par exemple en évaluant le gain en « intelligence collective » de citoyens qui, en s’impliquant dans ce type de démarche de citoyenneté active, évolueront vers une logique de « faizeux » (terme emprunté à Alexandre Jardin).

Quoi qu’il arrive, aucun président, député ou maire n’aura plus jamais mon vote. Je suis parfaitement conscient que nous entrons dans la période des monstres, mais aussi que le bulletin de vote, en tant que participation affichée à un mode de gouvernement d’un autre temps, est le meilleur moyen de les faire naître.

I must create a system or be enslaved by another mans; I will not reason and compare: my business is to create – William Blake

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