C'est vrai, moi, juge, j'ai été désarmée face à un médecin

C'est vrai, moi, juge, j'ai été désarmée face à un médecin

C’était il y a plusieurs années, j’étais juge d’instruction. J’avais instruit un dossier d’agressions sexuelles reprochées par des patientes à un médecin, depuis jugé et condamné. Je ne donnerai pas de détail sur le dossier.

Je peux juste dire que toutes ces femmes me décrivaient la même chose : leur état de sidération lorsque le médecin avait porté sur leur corps un regard lubrique, tenu des propos salaces, posé ses mains sur leurs seins ou leurs fesses.

Leur sortie du cabinet médical, éberluées, se demandant si elles avaient rêvé, si c’était seulement possible.

Leur rêcits à leur mère, leur sœur, leur copine, leur compagnon, se demandant si on allait les croire. (Celles qui étaient en couple m’ont dit à quel point le soutien leur homme avait été précieux, que c’était important qu’il les croie)

Leur plainte à la police, pour certaines tout de suite, pour d’autres après avoir beaucoup hésité, en espérant être crues. (Parmi elles, il y avait une avocate, qui avait beaucoup hésité, par peur du "qu’en dira t’on" au barreau, d’être mal vue par ses confrères)

Or, après avoir instruit ce dossier, j’ai consulté mon endocrinologue, conseillé par un ami de la famille, médecin aussi, j’avais confiance

Je l’avais consulté plusieurs fois, il me suivant bien. Un jour, il m’a fait un compliment sur mon visage. J’ai trouvé ça étrange, déplacé.

Je n’y ai pas fait trop attention. Il insistait bcp pour que je fasse des mammographies, mais pour moi, c’était à ma gynéco de les prescrire

Un jour, j’étais allongée sur la table d’examen, il m’a palpé la thyroïde. Normal, j’y allais pour ça, examen banal. Tout à coup, il me dit "je vais vous examiner les seins". J’étais surprise, il ne l’avait jamais fait, ni aucun endocrino avant. Il a prétexté que je n’avais pas fait de mammographie depuis longtemps, que c’était prudent. Et avant que j’aie pu dire quoi que ce soit, il avait mis les mains sous mon pull, sous mon soutien gorge, et faisait une palpation.

Je ne sais plus ce que j’ai pensé. Qu’il était médecin et qu’il savait ce qu’il faisait ? Que je pouvais faire confiance à l’ami d’un ami ?

Ca m’a troublée sur le moment, puis je n’y ai plus pensé. C’est 6 mois plus tard, lorsque je suis allée chez ma gynéco, qd elle m’a examinée que j’ai réalisé que l’ "examen" qu’il avait pratiqué, n’avait rien à voir avec le vrai examen des faits, qu’il s’était juste fait plaisir.

Bref, que c’était une agression sexuelle.

Je me suis sentie bête. Parce qu’ayant déjà eu un certains nombre d’examens gyneco, j’aurais du me rendre compte que c’était anormal.

Et pq juge, j’aurais du réaliser ce qui se passait. Eh bien non, et c’est ça l’état de sidération décrit par les victimes dans mon dossier

Il faudrait, en moins d’une minute (ça a été très bref), à réaliser ce qui se passe, à analyser, alors que l’on est face à un "sachant"

On est dans une sorte d’entre deux, de flottement, une partie de soi qui dit "qu’est ce qu’il est en train de faire ?" Et une autre qui dit "c’est un médecin, il sait ce qu’il fait". L’image qui me vient est celle d’un sarcophage dont on n’arrive pas à sortir

Puis c’est terminé, on se lève, un peu interoloquée, on va payer, on dit au revoir, peut être même "merci docteur", comme d’habitude.

Puis j’ai déménagé, je n’ai plus vu ce médecin. J’ai été suivie par un autre endocrino, qui ne m’a jamais fait de compliment déplacé, ne m’a jamais touché les seins, juste palpé la thyroïde, prescrit des prises de sang et mon traitement, comme les autres, comme avant. (Au passage j’ai appris que l’ancien endocrino ne m’avait pas si bien suivi que ça)

Et je n’ai plus pensé à cette histoire. Le déménagement, de gros soucis familiaux, un grave problème de santé, le travail très prenant.. etc

Et porter plainte, plusieurs mois après les faits, il nierait, dirait que c’était un geste professionnel, mal interprété… à quoi bon ?

Bref, une réaction courante de victime. Et je sais ce qu’est une procédure judiciaire, ce qu’elle impose aux victimes : expliquer, justifier, être confrontée. Je n’en n’avais pas envie. Ni surtout la force à ce moment là de ma vie.

J’ai pensé écrire à l’ordre des médecins local, mais j’avais constaté son inertie dans le dossier que j’avais instruit, c’était inutile.

Maintenant les faits sont prescrits, le médecin à la retraite. C’était désagréable, mais je ne me suis pas sentie très traumatisée.

Encore que … si je floode aujourd’hui … Ou est ce que j’ai banalisé, ayant déjà subi quelques tripotages dans le métro ?

Alors, qu’est ce que j’en tire comme leçon ?
Que je ne sais pas si j’ai bien fait de ne pas porter plainte.

Que les victimes d’agressions sexuelles ont du courage pour porter plainte. (Mais ça, je le savais déjà. Là, j’en ai pris la mesure).

Que c’est encore plus compliqué si c’est un professionnel, un "notable", si l’on est soit même supposée être "armée" par son statut.

Que oui, on peut mettre du temps à porter plainte. Qu’il faut parfois qu’il y en ait une qui montre la voie.

Que la question "mais pourquoi tu n’as pas réagi ?" ne peut recevoir aucune réponse.

Et voilà comment, même éduquée, juriste, professionnelle, plus toute jeune, on peut se sentir totalement désarmée. #Fin

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