Aymaras

La quatrième dimension, le temps, est la seule qui progresse inexorablement… impossible de « revenir en arrière » sur l’axe temporel. Cette formulation, qui a cours sur l’ensemble de la planète, montre par ailleurs que lorsque les humains doivent se représenter eux-mêmes sur cet axe, ils se « voient » tournés vers l’avenir.
L’être humain progresse vers le futur et laisse son passé derrière lui, comme l’exprimait Pierre Dac dans un sketch d’anthologie sur la divination : « L’avenir de Monsieur est devant lui, et il l’aura dans le dos à chaque fois qu’il fera demi-tour ».

C’est précisément cet aphorisme qui introduit un article du mensuel La Recherche qui démontre qu’un groupe humain, les Aymaras, échappe à cette règle. Ce peuple, dont la langue est parlée dans une partie de la Bolivie, du Pérou et du Chili dans une zone centrée sur le lac Titicaca, a une représentation du temps où, à l’inverse des autres humains, il fait face à son passé.

Après tout, rien d’illogique à s’imaginer avec un regard orienté vers ce qui est connu, comme le passé, en tournant le dos à un avenir qui n’est, de toute façon, pas lisible. Comme l’explique La Recherche :

Ce qui est vu – et donc connu – se trouve devant l’individu et non derrière. Or, le passé est connu, l’avenir non. Les Aymaras n’avancent pas vers des événements qui n’ont pas eu lieu.
[…]
Le fait que les Aymaras fassent toujours « face » à leur passé a des conséquences sur le mode de la vie. Dans leur société, en effet, les ancêtres sont particulièrement respectés. Le passé est une source permanente de connaissances et d’inspirations. Il oriente l’action et les décisions alors que le futur n’est, pour ainsi dire, jamais évoqué. Etant inconnu et incertain, tout ce qui est dit à son sujet relève de la spéculation. De plus, des notions aussi communes que le progrès (un mot issu du latin progressus, qui signifie action d’avancer) n’ont aucun sens pour des Aymaras traditionnels des hauts-plateaux. Dans leur conception du monde en effet, l’on n’avance pas vers des événements qui n’ont pas encore eu lieu. S’il est concevable de changer d’état, cela n’est pas vu comme un déplacement frontal. Les événements ont lieu quand ils ont lieu. Ils sont attendus. Rien d’étonnant donc que les conquistadors aient trouvé que les Aymaras étaient « passifs ». De même, cette conception du temps explique la grande patience dont les Aymaras sont capables. Une patience qui avait surpris A. Miracle et J. Yapita Moya lors de leurs études de terrain. « Les Aymaras peuvent attendre des heures le camion qui les emmènera au marché, et ce, sans rien faire d’autre. »

Comme souvent, exhiber un spécimen qui n’obéit pas aux règles communes permet d’en découvrir de nombreux autres. En lisant l’article, il m’a paru évident que nos politiciens sont des Aymaras. À l’évidence :

  • ils ont un culte des ancêtres que l’on ne retrouve pas chez les autres groupes humains : qu’ils soient Gaullistes, Mitterandistes, Trotskistes, etc, ils inscrivent généralement leurs actions sous l’égide d’un grand ancien : pour paraphraser le texte de La Recherche, « le passé leur est une source permanente de connaissances et d’inspirations. Il oriente leur action et leurs décisions. »
  • ils ont une remarquable passivité sur les événements ; un peu comme le passager d’un train qui est assis dans le sens contraire à la marche, ils semblent perpétuellement gérer les problèmes après qu’ils ont eu lieu et appliquer aux dossiers nouveaux les recettes éculées des paradigmes anciens.
    N’est-ce pas la généralité d’entendre les hommes politiques dire qu’une catastrophe était inattendue alors même qu’elle était annoncée par la plupart des acteurs du domaine ? L’actualité récente fourmille d’exemples. La crise des subprimes, le bourbier Afghan, le désastre du DMP et des stratégies de « guerre contre la maladie cachée dans l’homme », comme le dépistage de masse du cancer du sein, sont autant de sujets où les fondamentaux du terrain convergent inéluctablement vers une crise profonde et où la démarche politiques est que (pour paraphraser à nouveau La Recherche) « les événements ont lieu quand ils ont lieu. Ils sont attendus. »

Farfelue, la théorie selon laquelle nos politiciens seraient des Aymaras ?

Peut-être, mais à mon sens, elle explique assez bien l’histoire récente de notre nouveau président. Le candidat Sarkozy avait séduit en promettant de remettre la France dans le « bon sens » de l’histoire ; en quelque sorte une volte-face qui lui permettrait de faire enfin face à son avenir. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est qu’au sortir de l’abri, et faute d’une véritable vision qui lui aurait permis d’entrainer le pays derrière lui, son gouvernement est désormais condamné à l’agitation stérile de qui tente d’éviter la pluie de projectiles qu’il voit soudain lui arriver en pleine face.

Laissons le dernier mot à Bill Cosby :
The past is a ghost, the future a dream, and all we ever have is now.

One Response to “Aymaras”

  1. Blog Odyssée » Blog Archive » Visions de l’après-crise Says:

    [...] il émerge que les Aymaras qui nous gouvernent risquent fort de ne pas être à la hauteur des défis. Isaac Johsua [...]

Leave a Reply


− deux = quatre


css.php