Zen, Shadoks et Entretien des motocyclettes

Le livre de Robert M. Pirsig « Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes » m’avait fait forte impression lors d’une première lecture estudiantine. Je le reprends 24 ans plus tard, aiguillonné par une citation glanée dans un article récemment transmis par Dominique Dupagne parce qu’il résonnait parfaitement en phase avec DesBons. Me voici donc à nouveau plongé dans le périple motocycliste du narrateur du roman, espérant retrouver le contexte d’une phrase plutôt énigmatique : “But even though quality cannot be defined, you know what quality is.” Me voici également à nouveau séduit par la pertinence du fil de pensée de cet homme qui, avec un couple d’amis, traverse, ou plutôt fait corps, avec les paysages grandioses d’Amérique du nord.

Perturbé par l’obstination que mettent ses compagnons de voyage à refuser de se préoccuper de la mécanique de leur engin et, à la réflexion, à tout objet technologique, le narrateur a soudain l’illumination d’une forme de refus radicale : « Je me disais que cela devait aller plus loin que la technologie ; mais je vois, maintenant, que c’est bien cela qui est en cause. Mais ce n’est pas seulement cela : ils rejettent du même coup une force mal définie, une force de mort, inhumaine, mécanique et aveugle, qui justement donne naissance à la technologie. Un monstre hideux, qu’ils redoutent et qu’ils fuient, tout en sachant qu’ils ne lui échapperont pas. Il existe des gens qui comprennent cette force et qui la maîtrisent : ce sont justement les technocrates. Quand ils décrivent leur métier, leur langage est inhumain : il n’y est question que de rouages, de rapport entre des éléments incompréhensibles et qui le resteront aussi longtemps qu’on en parlera. »

J’ai immédiatement repensé à une phrase récemment écrite sur la liste Fulmedico par Gilles Perrin à propos d’une réunion rhône-alpine sur les systèmes collectifs en santé : « Pour le DMP personne ne semblait en avoir un… mais tout le monde en causait avec force termes techniques. 2-3 médecins généralistes égarés dans la salle leur ont rappelé ce qu’était la vraie vie d’un docteur….. pas sûr qu’ils aient compris ; pas grave la manne financière ne se tarit pas. »

Le DMP est sans contexte l’archétype de la technocratie : l’humain n’est jamais présent chez ceux qui en parlent car il leur suffit, comme l’écrit Pirsig, d’évoquer des rouages et des éléments incompréhensibles pour conserver l’illusion que quelque chose naitra un jour sans qu’il n’ait jamais été nécessaire de l’avoir inventé.

Mon ami Denny Adelman vient de me signaler un superbe article du Gardian, The Internet: Everything you ever need to know par John Naughton, qui fournit des pistes d’analyse du phénomène. D’après lui, la 5ème chose à savoir sur Internet, c’est que “Complexity is the new reality” :

“Even if you don’t accept the ecological metaphor, there’s no doubt that our emerging information environment is more complex – in terms of numbers of participants, the density of interactions between them, and the pace of change – than anything that has gone before. This complexity is not an aberration or something to be wished away: it’s the new reality, and one that we have to address. This is a challenge, for several reasons. First, the behaviour of complex systems is often difficult to understand and even harder to predict. Second, and more importantly, our collective mindsets in industry and government are not well adapted for dealing with complexity. Traditionally, organisations have tried to deal with the problem by reducing complexity – acquiring competitors, locking in customers, producing standardised products and services, etc. These strategies are unlikely to work in our emerging environment, where intelligence, agility, responsiveness and a willingness to experiment (and fail) provide better strategies for dealing with what the networked environment will throw at you.”

Après avoir fait le bilan que notre nouvel environnement est plus complexe – en terme de nombre de participants, de densité d’interaction entre eux et de rythme d’évolution – que tout ce qui a existé auparavant, John Naugthon fait la constatation que cette complexité n’est pas une aberration, ou quelque chose dont il faudrait souhaiter la disparition, mais la nouvelle réalité, et qu’il faut s’en accommoder. Il explique alors que c’est un défi à relever car le comportement d’un système complexe est souvent difficile à comprendre et encore plus difficile à prédire… mais ensuite, et surtout, parce que notre état d’esprit collectif industriel et gouvernemental n’est pas bien adapté à composer avec la complexité. Traditionnellement, les organisations ont tenté de régler leurs problèmes en réduisant la complexité – en acquérant des concurrents, en rendant les consommateurs captifs, en produisant des produits et services standardisés, etc. Ces stratégies ont peu de chance de marcher dans notre environnement émergeant où l’intelligence, l’agilité, la réactivité et l’envie d’expérimenter (et d’échouer) fournissent de meilleures stratégies pour composer avec ce que l’environnement en réseau vous enverra à la figure.

Il n’y a rien d’autre à dire pour expliquer pourquoi nos industriels et notre gouvernement (qui ne comprend que les appels d’offres de grande envergure, de "généralisation") vont subir des déconvenues majeures dans les nouveaux services en santé. Le Dossier Pharmaceutique (DP) dont les pharmaciens sont si fiers est un bel exemple de réduction de la complexité : c’est tout simplement l’extension d’un produit de gestion de stocks, qui permet de tracer la destination théorique de produits dotés d’un code barre. La grosse entreprise qui a fourni le DP, notre fleuron national Atos, a également remporté le marché de généralisation du nouveau DMP et de la messagerie de l’ordre des médecins. Pour les raisons parfaitement expliquées par Naugthon, ces projets vont probablement tous échouer (même celui de l’ordre, qui aurait été si utile aux patients en fournissant une adresse de messagerie en medecin.fr, garantie d’échanges au sein d’un domaine à l’éthique garantie)… et tous pour les mêmes raisons : ils sont conçus par des techniciens dont le savoir-faire est de gommer la complexité… dans un monde qui se bâtit sur elle.

Il faut désormais se détourner de ces ruines en devenir et tenter crânement sa chance en mobilisant, comme le dit Naughton, intelligence, agilité, réactivité et envie d’expérimenter (sans craindre d’échouer pour apprendre) pour ramener de la chaleur humaine dans ce monde étrange et fascinant qui nait sous nos yeux.

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